Le festin du lézard – Florence Herrlemann

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Le festin du lézard est le premier roman de Florence Herrlemann.  Cet opus fait l’objet de nombreuses excellentes chroniques sur la blogosphère (je vous invite à lire la chronique de Céline par exemple ou encore celle de Cathy). L’écriture est notamment portée aux nues.

Amoureux des belles phrases, cela ne pouvait que m’inciter à me le procurer et le lire rapidement. Je remercie mon ami Denis (allez jeter un coup d’œil sur son blog les lectures du hibou, je suis sûr que vous y trouverez de bons conseils de lecture en plus de sa chronique) pour l’envoi de cet ouvrage. Reçu samedi midi, je n’ai pu patienter.

« Rien ne sert de prévoir, d’échafauder, d’imaginer. Je vous l’ai dit maintes et maintes fois, rien, rien ne se passe jamais comme prévu, rien n’est comme on le croit. C’est une loi mathématique. Une loi indiscutable, irrévocable ! Pourquoi l’oublions-nous si souvent ? »

Alors me direz-vous ? Quelques mots sur le fond pour commencer.

La première chose, et non la moindre, est que ce roman n’est pas facile d’accès. A l’inverse, il laissera assurément en dehors de la maison certains lecteurs. Le sujet est très compliqué (résumons par les relations mère/fille et l’emprise totale de l’une sur l’autre), l’ambiance oppressante, dérangeante. En résumé, on est loin du page-turner ou du roman léger. Le lecteur est clairement bousculé, souvent mal à l’aise, au bord du précipice. Je pense qu’il est impossible de sortir indemne de cette lecture.

La deuxième remarque est l’utilisation systématique du vouvoiement par Isabelle quand elle s’adresse à Léo. Ainsi que du terme Mère quand elle évoque la sienne. Cela peut entrainer une sensation de gêne, de fraicheur, une difficulté à rendre les personnages attachants et donc à rentrer réellement dans le récit… D’ailleurs, qui est réellement Léo ? Existe-t-il vu qu’il ne répond jamais ? Chacun ressentira selon ses propres émotions et sa propre sensibilité.

« Quant à vous, Léo, votre sens pratique, votre sang-froid, votre célérité vous rendent plus que jamais indispensable. Je suis fière de vous avoir à mes côtés ».

Dernier point à souligner : l’histoire en elle-même. C’est un monologue de Isabelle. Un long monologue amer, onirique, exprimant violence, dureté, souffrance, mais aussi beauté et douceur, mélangeant et alternant réel et irréel… Là encore, cela ne plaira pas à tout le monde.

« Pendant que d’autres se blottissaient mollement dans les bras de Morphée, moi je luttais pour ne pas choir sous le poids des enclumes qui chargeaient mes paupières. J’ai vaincu une à une les ombres de la nuit. J’ai maté mes démons, m’en suis fait une armée. J’ai mis à rude épreuve mon arme absolue : ma matière grise ! Et je dois dire que j’ai idéalement mis à profit le surplus d’intelligence dont la nature m’a gratifiée… Je n’ai rien gaspillé, la machine a tourné à plein régime pendant toute la nuit sans jamais montrer un signe de fatigue : pas une défaillance mécanique, un bijou de technologie humaine ! Pendant huit longues heures – la nuit, les heures sont plus longues – moi, Isabelle de Morry, ai tournée et retourné dans tous les sens le problème épineux – sans jamais me piquer- bref, je nous ai trouvé une solution – j’en ai la chair de poule… – la solution à notre ultime obstacle : l’apposition du point final à l’existence de Mère.  Peu m’importe d’être damnée dans l’autre monde, puisque dans celui-ci je vis déjà l’enfer ».

Et pourtant j’ai énormément aimé cet ouvrage, je le défends et vous encourage vraiment à le découvrir. En effet, tous ces « désagréments » que je viens d’énumérer sont merveilleusement contrebalancés par l’envoutement, la douceur, la poésie, la beauté de la merveilleuse écriture de Florence. Quelle force ! Cela en est d’ailleurs impressionnant pour un premier roman.

« Voyez-vous, là-haut, près de la porte, cette araignée tissant sa toile délicate ? Quel travail d’orfèvre, regardez comme elle file et ourdit ! Eh bien vous n’avez qu’à concentrer votre attention sur son ouvrage. Laissez-vous happer. Et si par hasard l’Ennui s’en vient vous faire une petite visite, n’ayez aucun scrupule à prendre un air très occupé, à feindre de compter le nombre d’entrelacs réalisés par l’artiste. Il vous regardera alors comme une proie inaccessible, trois petits tours et s’en ira !

La tournure de la phrase, l’utilisation des mots, les nombreuses répétitions, l’alternance entre le coup de poignard (phrases courtes et sèches augmentant le mal être) et envoûtement cajolant (la longue phrase, détaillée à très détaillée, répétitive, explicative, très illustrative) … Rien n’est laissé au hasard, rien n’est écrit par hasard. A l’inverse le choix des mots est pesé, la tournure judicieuse, l’ambition littéraire réelle. On sent un très gros travail de l’auteur sur le style. C’est remarquable !

« Quand le vent se lève et qu’il caresse mon visage, je voudrais qu’il ne s’arrête jamais. Alors je ferme les yeux, et je sens qu’au bout de mes pieds pousse quelque chose d’infiniment fragile, comme de petits filaments, translucides, nerveux, fins, si fins, plus fins que la soie, nerveux, nerveux à s’enfoncer dans la terre, à s’y fondre avec cette drôle de volonté. S’enraciner. Puiser toute cette formidable force cachée tout au fond des entrailles de la terre. Alors la sève remonterait, poussée par cette même volonté d’être, pour me faire grandir, grandir, et dépasser de loin, en hauteur, le Cède mon ami. Peut-être qu’un jour moi aussi je serai un arbre, un arbre qui ne meurt pas ».

Je dis souvent qu’un livre se doit d’être marquant, positivement ou négativement. Il n’y a rien de pire que tourner la dernière page et…

Vous l’avez compris, ce n’est absolument pas le cas du festin du lézard. Jusqu’au dénouement (attendu ou inattendu, je vous laisse découvrir), le lecteur est tenu en haleine et maintenu sous pression. Ce ping-pong de 160 pages entre fond et forme est impressionnant, addictif, presque hypnotique tant il est diaboliquement maitrisé.

C’est une remarquable réussite qui mérite d’être mise en avant. Achetez-le, louez-le, faites-vous le prêter, mais un conseil : ne passez pas à côté !

Je suivrai assurément à l’avenir Florence Herrlemann, auteur à découvrir. J’attends le prochain ouvrage avec impatience.

Bravo Denis pour la trouvaille et merci une nouvelle fois!

COUP DE COEUR 5/5 !

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4 réflexions sur “Le festin du lézard – Florence Herrlemann

  1. Bravo pour cette très belle chronique ! Ce roman bouleverse tous les codes, il oblige à lâcher prise, simplement porté par la plume magistrale de l’auteure, à avancer à taton en se laissant guider par la voix d’Isabelle. Une très grande réussite qui passera haut la main la barrière souvent trop sélective des « romans de la rentrée ».

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