Calcaire – Caroline de Mulder

Calcaire-Caroline-Mulder

Dans le cadre de ma participation au jury Lecteurs du prix L’Express/BFM 2017, j’ai eu la chance de lire dans la sélection du mois de février le dernier ouvrage de Caroline de Mulder, Calcaire. 

Je remercie l’Express et Actes-Sud pour l’envoi de l’ouvrage.

« De la petite villa en pierre pâles, il reste quelques murs et un tas. Tas de pierres et de gravats, tas de rien. Broyée la Villa des Roses, à terre, des poutres, des châssis de fenêtres, une cage thoracique défoncée avec toutes ses côtes brisées. La structure de la toiture a tenu, mais elle mord la poussière, comme aspirée dans le sol. Une carcasse pulvérisée. »

Très noir, Calcaire est un roman surprenant dans lequel le lecteur est happé, saisi, capturé et oppressé dès les premières lignes. Caroline de Mulder ne nous laisse en effet aucun répit en nous plongeant d’emblée dans les sombres et suffocantes abymes belges.

« Franck Doornen est quelqu’un que l’amour rend généreux. Que l’amour contrarié rend féroce. Assis dans son canapé de cuir, il fume encore, les jambes croisées, les bras derrière la tête sur le dossier. Une fois de plus, il regarde sur son téléphone les photos de la ruine. S’arrête à une image en particulier : celle du signe, tagué au spray de peinture rouge sur un pan de mur. Un S crochu, une barre au milieu. »

Une femme, Lyes, a disparu brusquement. Un homme, Franck, amoureux transi, se lance à sa recherche. Au travers de ses pérégrinations, il va rencontrer de multiples acteurs, aussi louches, inquiétants que dangereux. Bagarre, hacking, secrets, ordures, … Au centre de tout, gravite un homme d’affaires tout puissant : le fameux Orlandini. Que cache-t-il dans les carrières de calcaire souterraines ?

« PLUS PROFOND, plus loin encore de la lumière, dans des interstices plus subtils, de minuscules crustacés ressemblent à des larves blanchâtres incrustées à la pierre. Ils ont perdu leurs yeux, ils ne sentent pas grand-chose. Ils vivent à peine. Ils ne bougent pas. Rien ne bouge. Autour d’eux rien ne bouge jamais. »

Si la nausée est proche, les nombreuses descriptions poétiques nous offrent une bouffée d’oxygène salvatrice. Subtil et remarquable.Il n’empêche, les claustrophobes fuiront certains passages tant leurs descriptions sont réalistes et « expressifs ».

« TOUTES LES FONTAINES du grand abîme se sont rompues et les écluses des cieux se sont ouvertes. La mer était partout. L’eau a mangé le ciel. L’eau a enterré les montagnes. Elle a envahi jusqu’aux roches qui autrefois touchaient les nuages, a pénétré dans chacune de leurs failles, chacun de leurs creux, tout se remplissait, et l’air qui s’y trouvait est remonté. Elle a léché la pierre, et l’a caressée, mordue de ses courants salés. Elle a bercé les charognes, bercé les morts, a nettoyé, blanchi leurs os, d’un blanc lumineux, blanc lumière, sauf que l’obscurité envahie de courants froids, et tout au fond , l’eau était si lourde qu’elle a broyé comme de vulgaires coquillages le squelette des animaux les plus forts. »

Je ne suis pas fan de ce genre de textes, encore moins de cette atmosphère aussi nauséabonde que malsaine. Dès les premières lignes, je me suis demandé si j’allais aller au bout. La réponse est oui! Et sans aucune difficulté finalement. Je dois  reconnaître que les qualités littéraires de cet opus sont nombreuses : le style très rythmé, varié et différent en fonction des chapitres puisqu’adapté à chaque personnage nous pousse à en vouloir en savoir toujours davantage ; Fascinant et addictif.

« Il marche et marche dans cette sale campagne sèche comme un os. LA lumière lui plie le visage et le fait suer. Sel et eau, il suinte dans ses sucs, baigne dans son propre jus. Pense à Lies, en regardant s’éloigner la voiture. Elle disait qu’elle était morte dedans, en elle tout était éteint. Qu’elle ne sentait plus grand-chose et précisément grâce à ça, elle avait tenu et supporté. Morte dedans, tu veux dire quoi exactement, ma pauvre chérie. Que j’ai renoncé, et elle abîmait les mots avec son accent éraflé, rocailleux, roulant comme des pierres dans l’eau »

L’écriture superbe, travaillé, poétique et rude, voire vulgaire est clairement pour moi le gros point fort;  les personnages aussi atypiques, malsains que complémentaires, sont loin d’être attachants, mais on éprouve de l’empathie pour eux (notamment pour ce liutenant Franck Doornen) ; enfin l’intrigue, originale et bien construite, va crescendo afin de nous garder en haleine tout au long de l’opus.

« Sans indiscrétion, on va faire comment, luitenant, pour retrouver une malade inconnue dans un hôpital ?  C’est un peu comme une fleur dans un pré fleuri, un diamant dans une rivière, ou, pour le cas qui nous concerne, un cadavre dans un charnier, une poussière dans un cimetière – je pourrais continuer comme ça longtemps, c’est mon côté poète. Parce que vous voyez on va avoir du mal à se faire aider, y a le secret médical. Bref, on est pas sortis de cette auberge à grabataires, dernier arrêt avant le terminus. »

Ce roman marque profondément et longtemps. On est loin du page turner, de la lecture d’été ou du roman de gare. Ne pensez pas être délivré une fois la dernière page tournée, il restera en vous encore un certain temps, vous pouvez me croire. D’autant plus que l’auteur suggère souvent et votre inconscient fait le reste…  Fascinant vraiment mais également effrayant quand on y  pense.

Chapeau l’artiste ! Une sacré découverte que je vous incite à faire également. N’hésitez pas à me faire part de votre avis ensuite ici ou ailleurs 😉

« j’étais en légitime défense d’amour propre »

4/5

Un autre avis d’une très belle plume? Regardez ici chez Nicolas, vous ne serez pas déçu

prixdeslecteursexpress

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