Inhumaines – Philippe Claudel

inhumaines

Vous êtes amoureux de la belle écriture de Philippe Claudel ? Vous aimez dévorer ses romans ? Le rapport de Brodeck ou encore la petite-fille de M.Linh sont pour vous des chefs d’œuvre ? Un conseil : oubliez tout en ouvrant son dernier ouvrage Inhumaines publié début Mars aux éditions Stock. C’est l’exception qui confirme la règle, l’ovni littéraire par excellence au milieu d’une œuvre classique et reconnue.

« Dans la contemplation de la différence, on prend parfois conscience de sa spécificité. Le bonheur tient parfois à peu de chose. »

Philippe Claudel nous livre ici un court opus de 21 chapitres, chacun s’apparentant à une nouvelle de 3 ou 4 pages. Le tout forme une critique abjecte et une vraie satire de la vie contemporaine. Volontairement provocateur (et encore le mot est faible), l’auteur nous force à nous interroger sur notre société actuelle, aussi discriminatrice qu’intolérante et caricaturale, dans laquelle le monde de l’argent ou encore celui du paraitre sont rois, le porno-chic tendance et surtout le sens critique, la réflexion semblent inexistants.

“Le sexe de Bredin s’est effacé. Ah. Nous étions au lit. Ma femme et moi. Elle n’a pas levé la tête de son magazine. N’a pas paru plus surprise de ce que je lui annonçais. Tu n’es pas étonnée. Ce sont des choses qui arrivent. Je ne le savais pas. Tu ne lis jamais la presse. Je ne lis jamais la presse. C’est vrai. La presse m’oppresse. Pourquoi les sexes disparaissent. Je ne sais pas. La presse ne l’explique pas. Elle le constate. C’est tout. Bon »

Dérangeant pour ne pas dire plus sur certains chapitres, Inhumaines ne plaira pas à tout le monde. Philippe Claudel veut délibérément choquer son lecteur et le sortir de sa zone de confort. D’aucuns regretteront certainement cet écart et qualifieront son dernier ouvrage de torchon. D’autres, comme votre serviteur, apprécieront ce côté rebelle et de parole libre. Oui les histoires sont crues, sexuelles et explicites. Oui beaucoup de paragraphes sont choquants voire scandaleux et à la limite de la censure (j’en profite d’ailleurs pour remercier et féliciter Stock d’avoir autorisé cet ouvrage à l’heure où les conventions dominent notre monde et où tout écart est mal vu).

« J’ai au moins la moitié de mon beau-père au congélateur. Ma femme ne sait plus comment le cuisiner. On a eu droit à tout. Braisé. En sauce. Pot-au-feu. Hachis. Grillades. Daube. Marinade. Boulettes. Brochettes. En gelée. Froid avec la mayonnaise. Je n’en peux plus. »

Humour noir, cynisme, ironie et même encore davantage, misogynie, pornographie (nombreuses allusions explicites, propos phallocrates en nombre, …) exacerbation de l’égoïsme, du moi et du surmoi, violence, pauvreté vs richesse, racisme, … tout y passe. C’est une vraie satyre du monde d’aujourd’hui.

« Cette loi est bizarre. Je ne la comprends pas. Comment a-t-on réussi à nous faire avaler que manger nos morts étaient plus écologique que de les enterrer ou les incinérer ? La politique me rend morose. Dubitatif. Misanthrope. Je m’y intéresse de loin. Je vais certes voter mais je le fais sans conviction. La couleur de ceux qui nous gouvernent ne change plus l’aspect du monde. Je subis. Nous subissons. Et eux aussi. La loi du marché et celle du climat. L’usure. La tristesse »

C’est certes cruel à lire, parfois même difficilement supportable voire vomitif, mais est-ce pour autant des mensonges ? Si le trait est volontairement poussé à l’extrême, volontairement politiquement incorrect (et c’est peu de le dire), prenons un peu de recul, sortons du contexte et analysons. N’est-ce pas justement la meilleure façon de nous faire réagir ? de nous forcer à l’introspection et à la réflexion ? L’écriture utilisée, piquante, acide, acerbe, sert parfaitement selon moi ce dessein. C’est idéalement dosé, le choix des mots est rarement subtil mais l’ensemble est très cohérent (on aime ou on déteste), redoutablement efficace et salutaires. On est loin du Claudel habituel mais personnellement j’ai adhéré. Ses messages « passent ». Quelle tristesse d’ailleurs quand on y réfléchit bien…

« Nous faisons comme si la vie était une étendue que nous pouvons démesurément agrandir et comme si notre corps devenait le lieu immense et unique. Jamais nous n’envisageons réellement notre présence comme un infime incident biologique, négligeable et somme toute grotesque dans le cycle des émergences et des disparitions. Nous hésitons entre le rire et les larmes, refusant l’abattement et la consternation qui seuls pourtant seraient en mesure de signifier notre insignifiance. Nous avons inventé l’amour faute de mieux et parce qu’il faut bien faire quelque chose. Nous avons inventé Dieu pour nous sentir moins seuls, parce que nous rêvions d’un maître, puis nous avons fini par le trouver inutile et encombrant, laid, puant. »

Alors pour conclure, faut-il lire Inhumaines ? S’éloignant de la « bienpensance » actuelle, dépassant allègrement toutes les bornes de la bienséance, Philippe Claudel « agresse », « violente », choque délibérément son lecteur. Il prend clairement un risque avec son dernier texte. Mais pour autant n’est-ce pas aussi le rôle de la littérature de faire réfléchir, d’exposer librement des avis différents? Si vous avez environ 2h de temps libre devant vous, faites-vous votre propre opinion avec ce petit recueil de chroniques et venez en débattre. Attention, esprits d’ouverture obligatoire ! Bonne lecture.

« Nous sommes devenus des monstres. On pourrait s’en affliger. Mieux vaut en rire »

4/5

Et retrouvez le bel article que m’a consacré comme lecteur du mois d’Avril le site Lecteurs.com ici . Un grand merci à toute l’équipe!

prixdeslecteursexpress

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