Comme elle l’imagine – Stéphanie Dupays

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J’ai découvert Stéphanie Dupays avec Brillante, son « brillant » premier roman sur le monde de l’entreprise si superbement dépeint au travers de Claire son héroïne. J’avais été conquis tant par l’écriture que par la justesse des propos. J’avais donc hâte de la retrouver.

Son deuxième roman, Comme elle l’imagine, transforme non seulement l’essai mais surtout confirme l’immense talent de l’auteur.

« C’était exactement ça, la parole sans le corps, sans le visage, sans la présence, c’était trop peu. Laure soulignait chaque phrase, trouvant l’écho à la frustration ressentie dans la communication électronique, et si Proust déplorait le peu qu’il y avait dans les lettres, qu’aurait-il pensé des mails et des SMS ! Le message numérique redoublait l’absence car au moins, dans la lettre, l’écriture manuscrite, le choix d’un papier, le tracé délivraient quand même un peu du génie propre au scripteur. L’écran ne laissait rien transparaître du souffle qui guidait la plume, de ses hésitations, de ses soubresauts »

 

Le pari est audacieux : parler des réseaux sociaux (à la mode en ce moment) mais au travers de la littérature (la vraie, la classique, la belle…). Quand on connait la sublime écriture de Stéphanie, son côté érudit et méticuleux, on se régale à l’avance et on est quasi certain de ne pas être déçu par cette étude assurément très documentée.

En deux mots quelle est l’intrigue ? On suit dans ce court roman qui se lit très vite, quasiment d’une traite même si j’avoue que j’ai retardé au maximum mon avancée pour mieux profiter, les aventures de Laure. Cette dernière, professeur de littérature spécialiste de Flaubert, tombe « amoureuse » de Vincent sur Facebook. Un « like » sur une photo, une réponse à son statut, un message puis deux puis une véritable « correspondance » sur Messenger rendent la jeune femme littéralement accro à Vincent.

« Comme le vent entretient la flamme vacillante, es messages de Vincent perpétuaient son désir. Chaque jour qui passait effaçait un peu plus de la mémoire de Laure ses yeux, la forme de sa bouche, de son nez, de ses sourcils sa voix, ses mains. Elle devait se concentrer très fort pour redonner un visage à Vincent. »

Pourtant rien ne justifie vraiment cet emballement. Elle ne l’a jamais vu, elle ne connait pas le son de sa voix, il ne personnifie quasiment jamais leur idylle naissante, il ne lui avoue jamais ses sentiments… Laure en devient obsédée : attendre son message, guetter ses présences, enquêter sur chaque relation féminine un peu trop présente sur sa page, en rêver la nuit… Cela en devient maladif…

S’ils finissent par se voir, tout n’est pas si rose… et cette relation tend à devenir plus novice que bienfaitrice finalement. Comment évoluera-t-elle » ? Laure réagira-t-elle. ? je vous laisse découvrir.

« Il écrit Biz avec un seul z, tu crois que c’est mort ? Laure leur lança un regard amical : quels que soit l’âge ou la classe sociale, l’état amoureux transformait n’importe quelle femme en linguiste méticuleuse et le moindre message en énoncé à interpréter. »

Cet ouvrage est addictif et captivant quel que soit le degré d’implication de son lecteur. Car son sujet, les réseaux sociaux, parlent à tous. On peut donc aisément se reconnaitre et s’identifier à Laure, voire à Vincent (même si j’avoue que j’ai eu du mal avec lui). On a souvent le sourire aux lèvres face aux réactions de Laure accentuées par l’humour et/ou l’ironie de la plume de l’auteur. A l’heure de l’instantané où tout est éphémère, où la vitesse est la première des attentes, où la réflexion est remplacée par les bandeaux des chaines d’informations, quel bonheur de lire de si belles phrases, de si belles thèses.

L’écriture est une nouvelle fois remarquable et à souligner. Belle, subtile, fine, percutante, littéraire, elle offre une analyse parfaite de notre société contemporaine. Le style est riche et très fluide, les paragraphes se dégustent et les chapitres se succèdent sans s’en apercevoir. C’est un pur bonheur.

« Laure souffrait d’une déformation professionnelle : elle voyait le réel à travers les livres. Ou plus exactement, elle n’en souffrait pas. Elle avait besoin des mots des autres pour décoder les êtres et les choses ; interposer la littérature entre elle et le monde la protégeait. »

Les nombreuses références littéraires (Proust, Flaubert…) et culturelles (Rohmer) aussi justes qu’adéquates étayent très intelligemment le regard posé par Stéphanie Dupays sur notre société amoureuse. Et notamment les faux semblants, l’illusion dans laquelle aujourd’hui on peut s’enfermer, s’emprisonner. Tout est si facile avec le virtuel que l’on se laisse facilement griser. Chaque mot est interprétable et on lui donne le sens que l’on souhaite… Cette possible et omniprésente communication, si elle semble fournir une présence, rompre la solitude des timides, est finalement comme le livre le prouve une fausse promesse. Caché derrière un écran, on n’a en effet point besoin de s’engager, on peut « jouer » et faire souffrir l’autre. Prendre du recul est indispensable.

L’amour 2.0 aurait pu être un sous-titre de Comme elle imagine tout comme Proust à l’heure de Facebook. Un duo inattendu, mais une vraie et grande réussite.

« Il ne faut pas laisser la beauté aux détenteurs de la culture légitime »

Vous l’avez compris, une nouvelle fois, c’est un vrai et gros coup de cœur. Ce roman est marquant, ce roman est captivant, ce roman est intelligent, ce roman est à mettre entre toutes les mains !

Puis discutez-en dans la vraie vie, #IRL (In real life comme on dit sur les réseaux de nos jours) et non par messenger ou sms ou whats’app ou je ne sais quoi. Rien ne vaut le contact et la chaleur humaine, le vrai, le sincère. Voir et non imaginer, ressentir et non rêver, vivre et non idéaliser.

Merci Stéphanie !

5/5 COUP DE CŒUR

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7 réflexions sur “Comme elle l’imagine – Stéphanie Dupays

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